Il était une fois dans un royaume non lointain et pas plus enchanté que celui dans lequel nous vivons. Aux frontières de ce royaume, vivait un jeune homme du nom d'Alexandre. Il était le dernier survivant d'une tribu jadis détruite par les forces du mal. Alexandre vivait en parfaite harmonie avec la nature. Chaque samedi, il prenait un peu de son temps pour se poser au pied d'un arbre et raconter des histoires de son peuple à ses amis les animaux. C'était un moment très appréciés par tous les petits habitants de la forêt, à tel point que cela devienne une véritable coutume de promouvoir « les histoires d'Alexandre » auprès de tout ceux qui, ici, ne les avaient encore jamais entendues. Pas une semaine ne passe sans que le public ne s'élargisse d'une dizaine, voire d'une centaine d'auditeurs de différentes tailles et de différents pelages.
C'était le tout premier samedi du mois de mai. La nature venait tout juste de reprendre des couleurs que l'on n'avait pas revues depuis bien longtemps. Comme prévu, Alexandre se posa encore une fois au pied de son arbre, se munit de l'œuvre de ses ancêtres et clama les premiers vers à vive voix. A peine eut-il le temps de lire la première page qu'il remarqua quelque chose d'inhabituel, quelque chose qui l'intriguait. Pour la toute première fois depuis des années, un humain venait assister à la fameuse lecture. Alexandre fut tellement fasciné par cela qu'il décida qu'il se joindrait à lui après avoir finit de lire. Il prit même le risque de raccourcir légèrement la lecture par rapport à d'habitude tellement il était pressé de rencontrer ce jeune homme. Chose qui n'échappa à la famille hibou qui, après s'être plaint auprès du jeune ménestrel, décida qu'elle ne reviendrait plus jamais. Cela n'était rien pour désespérer le jeune Alexandre qui avait mieux à faire.
Rejoindre son premier auditeur humain fut loin d'être aisé, car celui-ci partit directement après le dernier mot de la dernière phrase. Alexandre dut courir à toute allure et le crier pour que le cavalier stoppe son cheval et vienne à sa rencontre.
« Il y a longtemps que j'entends parler de tes contes jeune garçon, lui dit-il, comment t'appelles-tu ? »
« Alexandre et vous monsieur ? »
Il se mit à rire
« Je suis le Prince Azok voyons tu ne me reconnais pas ? »
« Je n'ai jamais été en dehors de la forêt monsieur »
« La renommée de tes contes doit être bien plus grande que la mienne, jeune Alexandre, car on entend parler de toi bien au-delà de cette forêt. Je venais m'assurer que cela n'était pas une légende et j'ai eu raison de le faire. Il y a quelque chose de pur dans ta voix mon ami et je souhaiterai revenir dès la semaine prochaine avec ma sœur si cela te sied »
« Oh mais je serais ravi monsieur le Prince »
La parole d'un prince étant inébranlable, il revint en effet dès le samedi suivant, accompagnée de sa sœur. Alexandre voulait la voir, mais elle était cachée sous un grand capuchon et blotti contre son frère de manière à ce que personne ne puisse voir son visage. Si la parole d'un prince est inébranlable, celle d'un hibou en revanche l'est un peu moins, car la famille hibou était de retour également. Alexandre commença à lire une nouvelle fois. Quelque chose n'échappa pas à son regard pendant la lecture. A quelques pages de la fin, la jeune princesse au visage cachée fit sortir de son capuchon des larmes qui, dès l'instant, tombèrent sur le sol. Le bruit de leur claquement contre le sol fut étrangement fort aux oreilles d'Alexandre. Il semblait être le seul, auprès de l'assemblée, a avoir eu cette sensation.
Les semaines passèrent et pas une seule fois le visage de la princesse fut révélé. C'était une chose qui, au fur et à mesure, agaçait Alexandre. A croire que seule sa voix lui importait et non sa vue. En revanche, les larmes de la jeune fille ne cessèrent de couler à chaque histoire racontée et leur claquement contre le sol devenait encore plus violent. Au bout de deux mois, elle décida de venir seule. Alexandre voulut en profiter une bonne fois pour la rencontrer. Il lui courut après et dans un élan de stupeur, voyant que celle-ci le fuyait, il se mit à crier :
« Princesse ! »
Elle s'arrêta de marcher.
« Princesse, comprenez-moi ! Ajouta-t-il. Comprenez qu'il est injuste que je connaisse chaque visage ici et qu'il n'y ai que le vôtre qu'il me soit interdit de voir. »
Elle parla, mais ne se retourna point
« Est-ce cela si important qu'il vous soit montré ?» demanda-t'elle
« Ça l'est pour moi ! »
« Et si j'étais laide ? M'accepteriez vous toujours dans votre auditoire ? Continuerai-je à vous intriguer à ce point ? »
« Je ne peux le savoir si je ne vous vois pas ! »
« Alors, je ne peux vous le montrer ! »
Elle reprit son chemin
« Ne partez pas ! » hurla-t-il, désespéré « Je vous en supplie montrez-le moi ! Je ne vous jugerai point et si je mens, je vous autorise à me faire tuer sur-le-champ ! »
Le temps était long et la princesse ne répondit point. Elle se retourna enfin et enleva son capuchon.
Laide. Le terme était fort loin d'être approprié. La Princesse était magnifique et sa beauté n'échappa à Alexandre qui, à sa vue, ne trouvait plus les mots. Cependant, elle avait, en effet, quelque chose de différent. Quelque chose qui faisait d'elle unique. Certains comme Alexandre pouvait voir cela comme un détail qui ne fait que raviver sa beauté. D'autres, en revanche, ne voyaient qu'en elle.... un monstre. La peau de son visage était aussi pale que les plumes d'un cygne. On y voyait des racines noires de chaque côté, comme si elles y avaient été dessinées. C'étaient de vraies racines surplombées sur le crane par une chevelure en feuillages.
« C'est une maladie » avoua la princesse avec un regard éperdument triste. « Je la traine avec moi depuis ma naissance. Mes parents croient à une malédiction et que le baiser de mon prince charmant rompra le charme. Ce sont des histoires que l'on raconte aux jeunes filles pour leur faire oublier leur laideur. »
« Mais vous êtes magnifique » contre-dit Alexandre
« Comment pouvez-vous dire ça ? Je suis un arbre pas une femme ! »
« Vous n'êtes pas un arbre. Jamais je ne pourrais tomber sous le charme d'un arbre. Enfin, pas de cette façon là »
A ses mots, la princesse poussa un léger rire.
« Avant d'avoir participé à vos lectures, rien d'autre n'avait poussé sur moi que des ronces ou de la mauvaise herbe. Vous l'ignorez, mais même le vent est votre ami. Il transmet quelques-unes de vos paroles à travers le royaume et même jusque dans le château du roi, même jusque dans ma chambre. Le jour où cela s'est produit et je ne saurais vous mentir, une feuille s'est mise a pousser au-dessus de ma tête. C'était un signe pour moi et pour toute ma famille ! Il fallait que j'assiste a vos lectures et voilà que depuis tout un feuillage vient me recouvrir la tête et me faire comme une chevelure. »
Il y avait tellement de tristesse et de beauté dans les mots de la princesse que tout cela vint à atteindre le cœur d'Alexandre qui dès l'instant, ne pu s'empêcher de verser des larmes à son tour.
« Je ne sais comment vous remercier pour cela » ajouta la princesse.
« Je pourrais venir avec vous au château et vous conter mes histoires chaque jour et chaque nuit durant si vous le voulez. Je pourrais quitter ces lieux et vous suivre où bons vous irez si vous le voulez. Je pourrais être à vous pour l'éternité si vous le voulez... ou si votre rang l'accepte... »
Il fut coupé par la princesse qui directement le prit et le serra fort dans ses bras puis quelques secondes après approcha son visage du sien pour lui donner un baiser. C'était un instant magique, comme si toutes les forces de la forêt s'étaient réunies pour faire de ce baiser un nouveau monde, une nouvelle vie. Le feuillage qui couvrait le crane de la princesse devenait éclatant et les racines disparaissaient à l'œil nu pour laisser place à une rougeur sur ses joues. Pour couronner le tout, une fleur poussa dans les feuillages; une fleur dont même Alexandre ignorait l'existence. Sans perdre un instant, la princesse renfila son couvre-chef et disparu au loin dans la forêt sans qu'Alexandre eut le temps de la retenir.
L'amour à un tel degré était un sentiment bien inconnu pour Alexandre et il le consumait chaque jour suivant ce samedi-là où la princesse l'avait embrassé. Son visage l'obsédait sans cesse. Il voulait à tout prix la revoir, mais il devait attendre qu'elle revienne le samedi suivant. Hélas, à son grand étonnement, elle ne vint pas. Elle ne vint ni au samedi suivant, ni à celui d'après. Alexandre désespérait tandis que son amour pour la jeune fille aux cheveux de vert grandissait.
Il prit alors son courage à deux mains et décida, pour la toute première fois de sa vie, de quitter la forêt et rejoindre le royaume pour retrouver celle qu'il aime. Il arriva près d'un village au bout d'un jour de marche intense. Il avait le choix de s'y arrêter pour la nuit, mais il ne pouvait se permettre d'attendre des heures de plus. Alors, il ne s'arrêta pas même une seule seconde sauf pour demander aux passants la direction du château. Il arriva à l'aube, quand le soleil atteignit les premières pierres du château. Il ne fut pas étonné par le fait qu'aucun homme ne gardait les portes et qu'il n'y avait pas âme qui vive dans la cour. Il entra à l'intérieur et monta les escaliers. Il fit des tours et des détours, tellement le château était grand et que personne ne venait à croiser son chemin. Soudain, il fit face à une porte qui semblait lui envoyer des signes. Il l'ouvrit et vit que presque tout le monde était rendu dans cette pièce. Il vit l'homme qui se trouvait le plus près de lui sortir un mouchoir de sa poche et essuyer ses yeux épris de larmes. Alexandre s'avança légèrement vers ce qui attirait la présence de tout ce monde. Il y avait un lit. Sur ce lit reposait hélas celle dont il était tombé éperdument amoureux.
« Les feuilles ont recouvert une grande partie de son corps et sont venues étouffer son cœur qui directement a cesser de battre » expliquait l'homme au mouchoir.
C'était un spectacle qu'Alexandre ne pouvait accepter d'assister. Alors, dans sa détresse il partit. Le Prince, son frère, aperçu Alexandre fermant la porte de la chambre. Il tenta de le rattraper, mais ce fut vint. Chaque jour qui suivirent, le Prince promis de rechercher Alexandre jusqu'à sa mort, car ce que ce dernier ignorait c'est qu'il était le seul espoir pour sauver la Princesse qui n'était pas réellement morte contrairement au propos de l'homme au mouchoir. Tout comme lui, elle attendait la venue d'Alexandre au château comme il lui avait dit. Ne le voyant pas venir, elle crut qu'il ne l'aimait pas réellement et s'est laissée emporter par la tristesse qui la fanée. A présent, seule la voix d'Alexandre pouvait la ramener à la vie.
On raconte que le Prince Azok mit quinze ans à rechercher le jeune ménestrel à travers monts et vallées, scrutant chaque village et chaque parcelle de forêts. On entendait de moins en moins parlé des « Contes d'Alexandre ». Au bout de quinze années, tout le monde les avait même oubliés. Azok comprit alors que ses espérances étaient vaines et que Alexandre avait tout bonnement disparu. A partir de là, le monde entier s'était enfermé dans des ronces et de la mauvaise herbe pour ne laisser place qu'à la mort et au désespoir.
Alexis Z.
